Mardi 1er mai 2012

Ce midi à la mer du Nord, je suis sorti de la voiture, et en humant l’air j’ai tout de suite compris que pour le cerf-volant, c’était mort, il n’y avait pas une once de vent. Du coup, nous avons marché, observé les couleurs grises-sables-bleues-vertes qui caractérisent le lieu, et mangé les traditionnelles croquettes aux crevettes.

 

J’ai fait le plein d’essence : 45*1,46€=65,7€ ! A ce prix-là, à quoi bon foncer, il faut partir à point… Voilà que la voiture va devenir un bien de demi-luxe, avec les cigarettes et la baleine. Bête argument de plus pour tenter de convaincre mes parents de recourir plus systématiquement aux transports en commun, histoire aussi d’arrêter les embouteillages, la solitude du « chacun dans son petit cocon automobile », et le gaspillage. Difficile à entendre pour une génération qui a assisté au développement de ce moyen de transport génial, émancipateur, et à la fois complètement stupide – prochainement obsolète et hors de prix ?

A lire : les savants calculs d’Ivan Illitch montrant que la voiture n’a globalement pas réduit les temps de déplacement de l’homme, à cause des embouteillages, de l’allongement des distances, de tout ce qu’implique la mise en place d’un tel moyen de transport nécessitant ouvriers, ingénieurs, mécaniciens, policiers, caissiers, assureurs, ambulanciers, bitumiers, chirurgiens, carrossiers, pompistes etc etc. 

 

Extrait de "Fragments du monde - tribulations d'un jeune fou", p. 829, § 102

Mercredi 2 mai 2012

         Tout à l’heure je n’ai pas écouté longtemps le débat pour la présidentielle entre Sarkozy et Hollande, mais suffisamment pour entendre ce dernier prôner la croissance à tout prix, une inepsie de droite dorénavant reprise par la gauche. J’ai été étonné qu’il n’attaque pas le président sortant sur la question de la distribution des revenus et du patrimoine, car les faits sont là : en 2010, les 10% les plus riches possèdent « 48% de la richesse du pays détenue par les ménages tandis que les 50% les moins fortunés en possèdent 7% », selon l’observatoire des inégalités et l’INSEE. Modifier les taux d’imposition pour empêcher ces inégalités de se perpétuer, voilà une mesure qui semble prioritaire.

 

         Ma boîte mail est périodiquement gâtée par des mails me demandant de rallier « Linkedln », qui viennent d’une ancienne camarade de classe, de Romain Rancière, et d’autres encor que je connais pas.

 

Extrait de "Fragments du monde - tribulations d'un jeune fou", p. 830, § 103

Jeudi 3 mai 2012

Aujourd’hui avec Langelot, dure journée de visionnage de rushes tunisiens pour une tentative de court-métrage documentaire. Comme d’habitude, on pense ainsi laisser sa chance à chaque image en remettant tout à plat, alors qu’en fait on a déjà en tête quelques privilégiées. 

 

Vers 20h nous nous arrêtons et je trouve le temps de recopier cette lettre trouvée dans mon exemplaire d’occasion des Aventures d’un regard

Si je la recopie ici intégralement et aussi fidèlement que possible*, c’est moins par voyeurisme que pour libérer/partager la passion amoureuse qui la traverse, entre Ovide et Homère, entre Molière et Racine, entre le très banal et l’éclatant. Elle se trouvait, volonté accidentelle ou coincidence explicite, sur une grande photo où on voit le dos dénudé de Nosh Van der Lely assise sur la plage. 

 

« Très chère Jean-Baptiste                                                     1er décembre 1998, 23h

je viens de regarder à la Tv Jane Eyre de Zefirelli. On peut lui trouver tous les défauts à ce film, ce qui me fait pleurer c’est qu’à la fin ils ne se de voir que à quel point ils s’aiment un amour qui les lie au point qu’il est impensable qu’on puisse le séparer

ce qui me fait pleurer c’est qu’à la fois ils se marrent – 

Et je me dit que je ne cherche pas autre chose

Cette pureté dans les sentiments

cet idéal des sentiments

il n’est pas très beau

elle n’est pas très belle

le désir de s’apporter le meilleur de 

leur être

Cette la semaine dernière j’ai vu la vie de Sœur Brönte et elle ne ressemble de s’  (illisible)

Et je repense à nos mélanges

et je me demande comment dans une société où les sentiments ne sont pas les plus importants

comment un

tu es au loge au centre

      au cœur

      au fond    mon cœur

  ds

Mais je pleure sur le peu de romanesque de notre relation »

 

 

Cette lettre date d’il y a une dizaine d’années, que se passait-il en 1998 ? Que nous dit-elle sur le rapport amoureux ? 

 

*Fautes d’orthographe comprises hormis des renvois, mots entourés et certains passages illisibles. C’est une écriture d’homme sur une feuille volante à carreaux. 

 

Extrait de "Fragments du monde - tribulations d'un jeune fou", p. 831, § 104

Vendredi 4 mai 2012

L’autre jour F. P. a dit : 

« Qui prend trop la peine des autres,

verra son âme dévorée par les chiens. »

Je lui ai demandé vers où se situait le « trop », mais il n’a pas su me répondre. 

 

Extrait de "Fragments du monde - tribulations d'un jeune fou", p. 831, § 105

Samedi 5 mai 2012

« La langue habite là où il y a un coiffeur », « La langue est là où on enterre les morts », le dressage d’un chien ou la substitution de la contrainte physique par la parole, le mouvement de décembre 1995 soutenu par la parole de Pierre Bourdieu, les émeutes de banlieues sans discours, l’enfant apprend à demander le beurre plutôt que de gêner son voisin pour le prendre, la séquence du philosophe disant à Nana qu’elle doit ex-primer sa vie dans "Vivre sa vie" (Jean-Luc Godard, 80’, 1962), voilà autant d’exemples qui nous ont confirmé avec Langelot dans l’idée que le verbe avait un certain pouvoir. Et quelle place alors accorder à l’habituelle critique qu’ « on se paye facilement de mots » ? 

 

Extrait de "Fragments du monde - tribulations d'un jeune fou", p. 832, § 106

Dimanche 6 mai 2012

         Aujourd’hui pour notre film tunisien nous avons écrit et peaufiné une voix-off visant à combler l’absence de parole des jeunes. On n’a pas réussi à la recueillir sur place, notamment dans ses errements, ses contradictions, et surtout ses silences. Pas sûr que le verbe « combler » soit vraiment juste, il s’agit simplement d’expliquer pourquoi ces jeunes de notre âge n'ont pas la parole : parce que leur écrasement était trop évident, parce que nous ne parlions pas la même langue, parce qu’ils n’avaient rien à déclarer, parce qu’ils étaient intimidés ou désarçonnés face à la caméra etc.

Mais peut-être n’est-ce là qu’une application pratique de ce que j’écrivais hier à propos de la mise en mots/paroles/discours d’une réalité forcément/indéniablement politique.

 

Extrait de "Fragments du monde - tribulations d'un jeune fou", p. 833, § 107

Lundi 7 mai 2012

 

         J’étais avec un Français hier soir pour les résultats de la présidentielle et l’élection de Mr Hollande l’a manifestement soulagé, il avait l’air d’y croire. Mais somme toute n’était-ce pas blanc bonnet et bonnet blanc ? Drôle d’époque où on se surprend à rejoindre certaines questions que le FN pose à la politique française ; pas sur l’immigration, bien sûr, cette grosse ficelle.

Le nouveau président a dit dans son discours qu’il s’engageait à prendre des mesures en faveur des jeunes, il doit donc avoir une petite idée à ce sujet. Je m’en réjouis, quand on voit la galère dans laquelle est plongée ma génération, notamment pour trouver un emploi convenable, i.e. vivable en terme d’horaires et pas payé au lance-pierre.

En voyant les ébats des politiciens, difficile d’imaginer comment ça se passe à l’intérieur des « cercles du pouvoir », comment le président arrive avec force conseiller à prendre position sur autant de sujets et à savoir ce qu’il doit déclarer. Entre les conseillers en communication, les lobbying, et les autres politiciens de son bord ou d’un autre, ça doit être chaud – cf le film « Le Président » (1h38, 2010) d’Yves Jeuland sur la dernière campagne électorale de George Frêche.

 

         Nous continuons le montage, et je me sens comme ces débutants dans l’apprentissage d’un art ou d’une discipline, qui n’ont pas encore le réflexe de vérifier, de contrôler, de se faire des back-up/feed back de ce qu’ils sont en train de faire. On espère que ce sera bien, mais on n’en sait rien, on avance à tâtons sans trop savoir où s’arrimer.

Parfois certains automatismes émergent timidement, comme par exemple pour monter une séquence : on visionne les rushes une première fois pour voir la matière dont on dispose, on note les éléments qu’on voudrait voir transparaître, on construit une trame narrative propre/interne à la séquence et si possible reliée au reste du film, le monteur la monte, on en discute etc.

         Ca me fait penser à Bertolt Brecht qui a bien insisté sur cette idée qu’au-delà d’un raisonnement ou d’une ligne politique le dramaturge jamais ne pourra éluder les codes, les canons, les formes d’expression qui sont propres à la mise en scène et à la narration d’un récit – ce qui implique des jalons, une construction, une tension narrative (=> à définir ! à pour-suivre).

Refuser cette transmutation, en l’occurrence la « mise en film » ou le « comment ça doit s’exprimer cinématographiquement », c’est l’assurance de corrompre la forme artistique pratiquée, c’est une défaite avant même de commencer – mais, écrivant cela, je m’en retourne à la table de montage, car évidemment cette opération ne va pas de soi…

 

Extrait de "Fragments du monde - tribulations d'un jeune fou", p. 834, § 108

Mardi 8 mai 2012

         Au moins ce montage a-t-il le mérite d’apporter de l’eau à ce moulin : inutile de filmer sans idées, pour faire du cinéma elles restent plus importantes que l’argent. Autrement dit, je me demande s’il ne faut pas d’abord identifier le plus précisément possible ce qu’on voudrait filmer, c’est-à-dire sélectionner, hiérarchiser, discriminer ce qui nous intéresse dans les images de la réalité dont nos yeux nous abreuvent, afin de savoir pourquoi on choisit ces éléments plutôt que d’autres – éventuellement inconsciemment, et c’est là que les choses se compliquent. D’où peut-être l’importance de passer du temps sur place, afin de s’imprégner et d’observer : parfois on se dit que cette approche de première main, éventuellement très intuitive et de l’ordre du ressenti, vaudra toujours plus que d’abondantes lectures, entretiens, et autres brillantes documentations de seconde main.

 

         En écho aux réflexions de ces derniers jours, nous avons pris hier Langelot et moi une leçon de cinéma en visionnant avec Yvan Flasse un premier montage du film.

Il nous a bluffé par la pertinence et le nombre de questions que lui inspiraient les images et par sa capacité à décoder ce qu’il voyait, avec telle image plutôt que telle autre, tel enchaînement, ou tel rythme.

Drôle de parallèle entre ces revirements de sens dans un montage et ce passage dans « Le pays des sourds » (Nicolas Philibert, 1993, 1h33, prod. Les films d’ici) où un professeur de signes explique que la signification de tel ou tel signe peut changer du tout au tout selon le positionnement du bras, l’orientation de la main, ou la disposition des doigts : le sens et les intentions ne sont pas innées, il faut les construire point après point, idée après idée – grammaire limitée, sens infini ?  

Enchaînements d'images à l’appui, il a donc souligné les passages où le montage était manifestement infidèle aux intentions de réalisation, pointé des séquences inabouties, suggéré quelques pistes de secours, et attiré notre attention sur les différences entre l’abstrait et l’insensé, ou entre le fonctionnel et l’efficace. Autant de choses dont nous étions plus ou moins conscients,  mais sans savoir où elles se logeaient précisément. 

 

Extrait de "Fragments du monde - tribulations d'un jeune fou", p. 835, § 109

Mercredi 9 mai 2012

         Plusieurs fois dans ce montage nous sommes tombés sur des plans bêtement gâchés par un détail qui sappe une bonne prise de vue : un tabouret qui masque le bas de l’image, un sac plastique que le vent ramène dans le champ, ou même le pied de caméra qu’on a idiotement laissé traîner et qu’on aperçoit à l’arrière-plan. On se dit alors qu’on aurait pu légèrement modifier le décor, pour le rendre plus beau ou plus fidèle à ce qu’on voulait filmer. Soit.

         Mais le problème devient tout de suite plus épineux si on le transpose aux personnages : jusqu’où a-t-on le droit de tordre leur existence au bénéfice du film ? Voilà une question qui vient assez rapidement quand on fait du cinéma documentaire, et d’une certaine manière chaque film et réalisateur apporte sa réponse.

 

         Voici ce qu’en dit Johan Van der Keuken, qui dans certains de ses films parle de ses amis :

« Le documentaire pose donc deux exigences parfois contradictoires quant au traitement des personnes filmées. L’une est liée à la représentation de celles-ci dans la fiction, dans la fabrication des images et leur organisation. L’autre réside dans la conscience que l’on doit conserver à tout instant que la personne que l’on filme est quelqu’un qui vit – et doit continuer à vivre – entièrement en dehors du film. » (Johan Van der Keuken cinéaste et photographe, Collectif, 1982, p. 61).

Dans Aventures d’un regard, il va même jusqu’à dire qu’à son avis c’est la principale différence qui existe entre cinéma documentaire et fiction.

 

         Voici ce qu’on peut lire au début du docu-fiction Ainsi déjà s’envole la fleur maigre de Paul Meyer (1960, 1h25) :

« Luigi, Domenico, Valentin, Anastasia,

vous tous, si nombreux,

qui avez donné âme à cette chronique fugace,

qui avez consenti à ce que soit altérée parfois

votre vérité

pour que surgisse plus clair

la vérité de tous,

comment vous dire notre amitié ?

(Si vous vous étiez fait, ce soir,

de nouveaux amis,

nous vous devrions encore d’avoir donné

à notre métier

son sens profond. )

L’équipe de réalisation, Borinage 1959 »

 

         Pas de réponse bien établie de mon côté, mais je remarque que c’est un questionnement similaire qu’on retrouve en sociologie dès qu’on se met à parler de « cas » ou d’ « enquêtés » plutôt que de personnes en chair et en os…

 

Extrait de "Fragments du monde - tribulations d'un jeune fou", p. 835-836, § 110

Jeudi 10 mai 2012

         Marrant, je suis tombé (site « Le-vieux-monde-qui -n’en-finit-pas ») sur ce commentaire de Chris Marker à propos du film Kashima Paradise de Yann Le masson vu il y a dix jours et dont maître Marker a rédigé la voix-off :

 

« Kashima Paradise est un film complet au sens où l’on peut dire d’un homme qu’il est complet, c’est-à-dire quand il a abattu en lui un certain nombre de ces cloisons étanches que tous les pouvoirs encouragent pour rester seuls maîtres de la communication entre des domaines réputés inconciliables. Exemples ? Une sociologue qui se rend au Japon pour y élaborer une thèse de troisième cycle sur le sujet "Société rurale et industrialisation rapide dans un pays capitaliste avancé", voici une entreprise définie, classée, bien cadrée dans ses propres limites. Un opérateur de cinéma qui se rend au Japon pour tourner un film sur la métamorphose des campagnes industrialisées, voilà une autre entreprise également définie, également classée. La lente mutation professionnelle, psychologique, sociale d’un paysan japonais qui vit les transformations un peu hallucinantes de son environnement, c’est une aventure d’un autre ordre, relevant au mieux de l’observation scientifique et froide du sociologue, à l’usage de lecteurs scientifiques et froids, échappant par principe à l’observation des cinéastes, gens pressés et peu outillés pour l’étude en profondeur. Une région qui passe en un an de l’agriculture quasi médiévale à la surréalité industrielle, avec la construction d’un énorme complexe pétrochimique, le plus grand port artificiel du monde, le plus grand combinat du Japon, c’est encore autre chose, un sujet pour économistes ou poètes épiques, s’il en existait encore. Un couple qui quitte Paris et sa fausse élite pour vivre d’aussi près que possible la vie quotidienne d’une société réelle, rurale de surcroît, c’est tout à fait autre chose, une aventure personnelle aux limites de l’incommunicable. Or voici que tout communique: la sociologue est venue au Japon avec le cinéaste, un conseil judicieux les installe dans un village que le développement du combinat modifie à tous les niveaux, le paysan en qui se répercute cette modification entretient des rapports de confiance avec le couple, et mieux encore, dans ce courant de communication qui s’établit, les actions se renversent, les rapports s’échangent: les enquêteurs sont questionnés, la recherche nourrit le film, le film questionne la recherche à tel point qu’à l’arrivée, le sujet sera différent, qu’il se centrera sur un thème né du film, la vie même du couple transformée par l’entreprise, plus personne ne sera neutre, la vie aura fait son entrée, elle aura tout irrigué, la sociologie, le cinéma, le village, l’enquête, l’usine, le film... Une des clefs de ce bouleversement, cette chose qui manque le plus à la plupart d’entre nous, particulièrement aux cinéastes: le Temps. Le temps de travailler, et aussi, et surtout de ne pas travailler. Le temps de parler, d’écouter, et surtout de se taire. Le temps de filmer et de ne pas filmer, de comprendre, et de ne pas comprendre, de s’étonner, et d’attendre l’au-delà de l’étonnement, le temps de vivre. Le temps de s’habituer aussi, de part et d’autre, et ce n’est pas rien. Même si la limitation de l’équipe de tournage, à deux personnes, réduit déjà le traumatisme martien que provoque un vrai tournage, le temps continue d’apprivoiser, de familiariser. On s’habitue à cette caméra que Yann porte à l’œil comme un myope chausse ses lunettes, pour mieux vous regarder, mon enfant. On s’habitue à ce micro que Bénie [Deswarte] porte au devant de l’interlocuteur comme un cornet acoustique de nos grands- mères (agréable grand-mère). On s’habitue à leur présence, à ce myope et cette sourde amnésiques en plus, qui notent tout, enregistrent tout pour raconter là-bas, au pays. On les interroge sur ce pays lointain, cet archétype de la civilisation technique, qui est en train de frapper à la porte. Là encore, d’autres communautés, d’autres inversions. C’est la femme qui parle japonais dans ce pays d’hommes. L’homme se tait et regarde, mais regarde fort. On s’habitue à la présence parlante, médiatrice de l’une, à la présence silencieuse, enregistreuse de l’autre. Au bout de l’aventure, Kashima Paradise, le film des cloisons abattues, où la beauté exceptionnelle de l’image, la rigueur de la méthode, la connaissance des forces en jeu, économiques et politiques, l’intimité réelle avec les hommes, s’étayent mutuellement, où la sensibilité de l’image préserve l’intelligence d’être froide, où l’acuité de l’analyse protège le spectacle de son propre enchantement – l’éblouissement visuel de certains moments, l’enterrement du militant avec ses hélicoptères felliniens, la bataille de Narita avec ces CRS teutoniques, venant baigner tout cela de la seule beauté véritable, celle qui est donnée par surcroît lorsque, sur une entreprise des hommes qui est d’abord une recherche de vérité, elle vient signifier l’approbation des dieux. On sait que le symbole des privilèges magiques du cinéma est souvent « la fleur tournée en accéléré », cette intrusion d’un autre temps dans le temps familier. Voilà peut être le premier film où l’histoire est filmée comme une fleur. »

Chris. Marker  

Extrait de "Fragments du monde - tribulations d'un jeune fou", p. 837, § 111

Vendredi 11 mai 2012

         A un carrefour bruxellois, quatre coins, quatre bars. La clairvoyance angélique de Langelot. Les sentiments qu’un film appelle de ses vœux sans parvenir à les créer. Les Belges ont la manière. J’écris « Bella » et il écrit « Bellâtre », mon portable il est trop.What a day

 

Extrait de "Fragments du monde - tribulations d'un jeune fou", p. 838, § 112

Samedi 12 mai 2012

         Vu hier pour trois euros « Le joli mai » (Chris Marker & Pierre Lhomme, 2h43, 1962) à la cinématheK de Bruxelles, une projection organisée par l’association « Le P’tit ciné » qui promeut le cinéma documentaire en Belgique. Le public dans la salle était inhabituellement jeune.

Je pensais qu’il s’agissait d’un n-ième film gauchiste sur mai 68, mais en fait il date de 1962 (cinquantenaire). L’organisatrice m’a confié à la fin de la projection que c’est un film qui l’a poussé vers le documentaire, et il y a de quoi : à côté des gros tisonniers de l’époque (De Gaulle, la guerre d’Algérie, la construction des « grands ensembles » …), il est pêle-mêle question des impasses du communisme national, de l’immobilisme politique et de l’égoïsme primaire (rarement aussi bien saisis, aussi manifestes), des liens entre marché financier et politique, des problèmes de logement déjà préoccupants à l’époque, et de la manière dont s’engager implique de choisir une voie (ce qui m’a laissé songeur). Je l’ai rajouté à mon début de liste de films traitant de l’argent et de l’économie, notamment en raison de cette séquence  débridée et amusante d’entretien avec des boursicoteurs.

Ah maître Marker, il m’épate, il m’épate. C’est banal mais c’est ainsi. Il parvient toujours à mêler ses obsessions (la chouette, les chats, la beauté féminine, les inégalités sociales, l’engagement politique) à l’esprit d’une époque. Surtout, cette capacité à mettre les gens le nez dans leur caque, dans leurs contradictions, sans être pédant ou donneur de leçon.

Bizzarrement, sans que je puisse dire clairement pourquoi, le film a fait remonter à la suface cette discussion d’il y a quelques semaines avec un manager qui m’avait semblé à la fois fragile et puissant, démuni mais capable de peser sur certains rouages, roturier obligé de travailler mais vivant grassement.

 

         En rentrant, discussion au finish sur l’acceptation des critiques tout en sachant garder sa ligne, sur les jeunes pousses prometteuses, et sur nos relations amoureuses passées et futures.

 

Extrait de "Fragments du monde - tribulations d'un jeune fou", p. 838-839, § 113

Dimanche 13 mai 2012

         Ah les flâneries du dimanche, qu’en faire, qu’en dire ! Tantôt matière à roman, tantôt vide absolu ! Quelle vacuité !

J’ai dormi tard, aidé brièvement U. E. à déménager, et bu un café avec I. S.

Pérégrinations qui ne m’ont pas empêché de repenser aux apprentissages de la semaine : le rôle du chiffre 3 en montage qui fait passer un plan d’une répétition anecdotique à une vraie intention (Yvan Flasse), « Le cinéma te regarde autant que tu le regardes » (Jean-Michel Vlamincks), la distinction entre les problèmes de lisibilité objective ou subjective (Tony Borriello).

Mon stylo pluricolor ne contient plus ni bleu ni noir et, de nécessité vertu, voilà mes carnets bariolés de vert et de rouge.  

 

Extrait de "Fragments du monde - tribulations d'un jeune fou", p. 840, § 114

Lundi 14 mai 2012

 

         Aujourd’hui, à la faveur de cette fin de saison, « L’Equipe » du lundi (après tous les matchs du week-end, le numéro « qui fait la différence ») m’en apprend de bonnes : Manchester City pistonné par un riche magnat remporte le championnat d’Angleterre, Montpellier plus modeste est en bonne voie pour faire de même en France, par contre Auxerre est relégué en seconde division.

 

Je suis retourné aujourd’hui à la cinémathèque de Paris où j’avais repéré un livre d’entretien avec Johan Van der Keuken :

«          Pour un tas de raisons, nous avons abandonné la notion selon laquelle la réalité est une entité fermée, qui existe en dehors de nous.

C’est en partie explicable par la technologie, l’électronique et le caractère multiple qu’a pris la réalité dans la conscience des gens.

Pour cette raison, je crois que le cubisme a été une référence capitale et qui, pour ma part, demeure toujours actuelle parce que dans le cubisme la multiplicité de chaque morceau de réalité est exprimée de façon principale et rigoureuse.

         Si, donc, tu veux t’exprimer non comme une espèce de récepteur extérieur d’une réalité extérieure, mais comme quelqu’un qui est à la fois spectateur et participant, tu es déjà pris dans cette problématique. Et c’est toute la question de la définition de l’individu qui est en cause.

Je crois que la relation au cinéma, la participation à un spectacle de cinéma doit, à mon avis, être justement cela : une tentative de définition ou re-définition de soi, de chaque spectateur. En conséquence, ce que j’ai tenté d’expliquer quant à ma position comme cinéaste qui se situe dans le monde de l’image, un monde à mi-chemin entre moi et la réalité, je crois qu’idéalement le spectateur de cinéma doit se trouver dans une position similaire. »

(p. 31-32, L’œil au-dessus du puits, conversation avec Robert Daudelin, ed. Les 400 coups cinéma, 2006(1974))

Voilà peut-être une piste pour des sciences sociales à la recherche d’une posture plus juste, serait-ce vraiment une trahison ? La rigueur ne se situe pas toujours où on le croit.

 

Sur les conseils d’Yvan Flasse, j’en ai profité pour regarder la « Lettre d’Alain Cavalier » (13’, 1982) et « Vingt ans après » (4’, 2006) contenus dans le DVD de « Thèrèse ». Impressionnants de méticulosité (sale mot ici toléré), de méthode, et de détermination. Il dit ce qu’il fait et fait ce qu’il dit, et pourtant c’est passionnant, c’est suggestif, bien qu’il ne nous montre que sa salle de bain, sa tartine beurrée et une feuille blanche focalisant son angoisse au moment d’écrire le film.

 

Extrait de "Fragments du monde - tribulations d'un jeune fou", p. 841, § 115

Mardi 15 mai 2012

         Hier je suis allé au séminaire de l’ERIS (comprendre : Equipe de Recherche sur les Inégalités Sociales, laboratoire du Centre Maurice Halbwachs) où l’économiste Eric Maurin faisait une présentation sur les « enjeux théoriques autour des inégalités éducatives ».

Il a rappelé à grands traits les trois théories principales en économie sur ce sujet, en précisant qu’elles ne sont pas forcément incompatibles : la théorie du capital humain (l’éducation scolaire serait un investissement individuel qui augmente les compétences – Becker), la théorie du signal (les cursus scolaires servent aussi de signal de sélection/détection sur le marché de l’emploi - Spencer), la théorie de la socialisation (les études comme lieu d’interactions et de réseaux – Heckman). Il a ensuite souligné la distance existant entre ces théories et leur versant empirique, et indiqué que selon lui on ne peut pas exclure toute rationalité des choix et des cursus scolaires – d’où le bien-fondé présumé du prisme économiciste pour aborder ces questions d’inégalités scolaires.

A quoi les sociologues présents n’ont pas apporté de critique claire, s’attachant au contraire à « trouver des terrains d’entente ». Ce sont les sociologues qui se sentent attaqués, mal à l’aise, en défaut par rapport à des économistes qui, munis de leur sacro-sainte rationalité instrumentale, avancent leurs théories et leurs outillages statistiques comme des bulldozers. Ce n’est pas forcément mal, c’est même peut-être utile, mais la question est de savoir si par exemple le constat rebattu des inégalités scolaires est pleinement solluble dans les statistiques ou si d’autres considérations de type politique ou philosophique doivent aussi entrer en jeu – nous entraînant vers ce que veut dire apprendre, comprendre, enseigner une matière, l’intégrer dans un vivre-ensemble etc. Auquel cas des disciplines soi-disant farfelues comme la sociologie, les sciences de l’éducation, les sciences politiques, la philosophie, n’ont aucune raison de se laisser envahir/dominer/contaminer par l’économisme rampant.

 

         C’est sur cette lancée qu’aujourd’hui je me suis soustrait à une autre conférence sur l’usage des statistiques en optant pour Odyssée, chant V, 243-262 :

 

« Ulysse alors coupa les poutres : il eut vite achevé.

Il abattit vingt troncs, les dégrossit à coups de hache,

les plana savamment et les équarrit au cordeau.

Calypso cependant avait apporté des tarières ;

il put forer toutes les poutres et les joignit ensemble

au moyen de chevilles et d’autres assemblages.

Les proportions que donne à la carène d’un navire

de commerce quelque ouvrier maître en charpentes,

Ulysse les choisit pour son vaste bateau.

Pour dresser le gaillard, il bâtit un bordage étanche

de poutrelles, parfait par des voliges en longueur.

Il disposa le mât et l’antenne du mât,

puis fabriqua la barre, afin de pouvoir gouverner.

Enfin, d’un bastingage en claies d’osier il protégea

son bateau de la houle, et le lesta d’une charge de bois.

Calypso cependant avait apporté de l’étoffe

pour en faire la voie : il s’y montra non moins habile.

Quand il lui eut fixé drisses, ralingues et écoute,

enfin, sur des rouleaux, il mit le bateau à la mer.

C’était le quatrième jour, et tout était fini. »

(traduction Philippe Jaccottet, ed. La Découverte)

 

Extrait de "Fragments du monde - tribulations d'un jeune fou", p. 842, § 116

Mercredi 16 mai 2012

         Aujourd’hui joué au foot, mais au bout d’une heure j’avais mal partout et l’envie d’arrêter. Les autres n’avaient pas l’air beaucoup plus en forme.

         Discussion assez crue avec mon ami Pilou-à-l'esprit-audacieux, qui m’a parlé de ses déboires amoureux. Il se cherche avec une demoiselle de laquelle il sent poindre le désir autant que la retenue, affectée mais pas conquise, l’élan plutôt contenu qu’accéléré – comme si la chappe de béton qu’elle avait d’emblée mise sur ses sentiments s’effritait petit à petit … laissant place à un filet aux rejointures d’acier ! En mon fort intérieur, j’ai pensé à Dalida qui lance « Parole, parole, parole » à un Delon qui lui clame son amour, « que tu es belle »…

Suggestions que c’est l’absence plutôt que l’omniprésence qui crée du désir, qu’en la matière un « non » peut parfois trahir un « oui », et qu’il est rarement de grand Amour sans combat/affrontement/lutte. Mon expérience personnelle me suggère qu’entre elles les filles discutent plus de leur homme que l’inverse.

 

Extrait de "Fragments du monde - tribulations d'un jeune fou", p. 843, § 117

Jeudi 17 mai 2012

           En prévision d’un prochain voyage en Grèce, je me suis plongé dans les écrits de Cornelius Castoriadis (!!), en particulier ses séminaires de 1982-1983 intitulés Ce qui fait la Grèce 1-d’Homère à Héraclite (Seuil, coll. La couleur des idées, 2004, 354p.). Je lis avec étonnement qu’il a été économiste pendant vingt ans (1950-1970) à l’Organisation de Coopération et de Développement Economique (OCDE).

 

Ayons la dent dure : aujourd’hui, au moins dans le domaine des sciences humaines, on ne pourrait plus publier ainsi des séminaires, car il n’existe plus de séminaires passionnants où un prof développerait ainsi sa pensée – parce qu’ils ne prennent plus la peine de faire de bons cours, parce qu’on ne leur donne pas la possibilité (financière, temporelle, etc) de les préparer, ou parce que la plupart n’a plus rien à dire ?

 

Castoriadis emploie des tournures de phrase qu’on retrouve chez Foucault, qui sont universitaires mais qui témoignent aussi d'une volonté de s’arroger un pouvoir de définir, de nommer, et de répondre par avance à d’éventuelles objections :

« Ce qui m’importe, c’est… », « Et qu’est-ce que ce concept ? C’est… » (question rhétorique), « Et puis, et surtout, … », « Notre intérêt va au-delà de la simple interprétation, … », « Et j’y insiste… », « Là encore, il ne sera que trop facile – et je préfère prendre les devants – de me critiquer : … », « C’est incontestable. Le sujet est immense et exigerait une discussion à part », etc etc.

Est-ce là des emprunts, ou le reflet d’une époque et d’une place parisienne où rayonnait des intellectuels francophones aujourd’hui disparus, comme Jean-Paul Sartre (mort en 1980), Roland Barthes(1980), Raymond Aron (1983), Michel Foucault (1984), Gilles Deleuze(1995), Cornelius Castoriadis (1997), Pierre Bourdieu (2001), Jean-Pierre Vernant (2007), Pierre Vidal-Naquet (2006), Claude Levy-Strauss (2009), Claude Lefort (2010) ?

On peut les critiquer, leur reprocher leur arrogance et leur touche un peu franco-française, mais au moins il y avait de la pensée à écouter. Aujourd’hui, mis à part les français Luc Boltanski et Jacques Rancière, ce sont Judith Butler, Zygmunt Bauman, Toni Negri, Saskia Sassen, Michael Hardt, Axel Honneth qui ont pris le relais et qui incarnent la pensée critique. A Paris, les séminaires sont creux, il n’y a plus personne à aller écouter, il n’y a plus d’école de pensée – ou si peu, souvent des petites batailles de tranchées universitaires. Est-ce vraiment ainsi ou bien on glorifie le passé ?  

 

Extrait de "Fragments du monde - tribulations d'un jeune fou", p. 844, § 118

Vendredi 18 mai 2012

         Ces jours-ci je bats les cartes pour savoir où placer les pions dans les mois et années à venir, entre les impératifs politiques et les envies personnelles, pas toujours facile de trancher. Savoir quelles graines/variétés planter, les fruits que telle ou telle est susceptible de donner, ce que ça implique etc – le tout sans oublier que ce n’est pas non plus un plan quinquennal soviétique.

« Quand tu réfléchis à la place que tu dois trouver pour bien lutter : là tu veux les prendre, les risques. On ne peut pas rester au bord. « Le meilleur pilote reste au bord », dit un dicton hollandais – c’est ironique. En français, on traduit : la critique est aisée, l’art est difficile. De l’autre côté du pont, les fascistes et leurs mitrailleuses. A côté de moi, les Polonais des Brigades internationales tirent, et je me dis : tu n’es pas encore blessé, tu as ton appartement à Washington square, et tu es là, tu peux être tué. (…) Après c’était différent. En Chine, en 1938, j’étais déjà un peu plus hardi. »

(entretiens avec Joris Ivens par Claire Devarrieux, 1979, p. 24).

 

Extrait de "Fragments du monde - tribulations d'un jeune fou", p. 845, § 119

Samedi 19 mai 2012

           Voilà un phénomène pour lequel je continue de chercher les mots justes : elles sont quelques unes dans mon entourage à tomber amoureuse d’un migrant/travailleur illégal, et manifestement cette relation va bien au-delà du mariage blanc – puisque d’ailleurs celles dont je parle ne sont pas mariées.

Elle : en thèse, des livres d’art ou de philosophie plein le salon, issue de la « petite bourgeoisie », mince et jolie. Lui : grand et costaud, migration illégale à 18 ans, maçon. Ce n’est pas les moins hardies qui s’y aventurent, et manifestement avec allégresse. J’essaye juste d’imaginer les questions que soulève - peut-être - un tel contraste, dans les relations sociales, le quotidien, et la gestion du vivre-à-deux.

Il est vrai qu’on ne sait jamais ni quand ni comment l’Amour va venir toquer à notre porte – un des rares domaines où l’on peut espérer que le « social » n’occupe pas encore toute la place.

 

Extrait de "Fragments du monde - tribulations d'un jeune fou", p. 846, § 120

Dimanche 20 mai 2012

Mea culpa je l’avais oublié au fond d’un tiroir, voici le complément aux carnets du jeudi 26 avril 2012 (p. 824, § 97), que m'avait envoyé Langelot et que je recopie ici tel quel : 

 

"La question de Pit est de savoir pourquoi les individus s'adonnent aussi franchement à la consommation.

La réponse que j'en ai, est la suivante (sans que je n'invente quoique ce soit par ailleurs). Chacun est doué d'une énergie libidinale ou libido - nous dit Freud - que l'on peut également appeler l'éros ou l'amour, qu'il soit sexuel ou non. Cette énergie est fondamentale, c'est elle qui nous porte vers les autres, elle joue aussi un rôle important dans l'amour de soi…

La libido est la socialisation de l'énergie produite par les pulsions sexuelles mais ces pulsions sont transformées, elles se déplacent vers un but non sexuel notamment vers des objets sublimables : objet d'amour ou d'attention à l'autre, objet d'investissement, création artistique…

Toute société crée une économie libidinale qui permet de désexualiser ces pulsions, en valorisant socialement certains objets ou attitudes. Dès lors que cette énergie ne trouve pas à s'investir il y a angoisse, fustration…

C'est là que l'on rejoint notre ami Karl Marx. Marx place le travail au coeur de sa théorie. L'homme pour construire doit s'investir totalement, c'est à la fois un projet spirituel et manuel. Rien ne lui est donné "instinctivement" - l'homme doit élaborer, se projeter dans un avenir… ce qui, par ailleurs, réveille un certain nombre de fonctions en sommeil comme l'imagination ou la volonté.

 

Le travail définit l'homme parce qu'il le forme et le produit. L'homme en transformant la nature et les choses, se construit et se réalise lui-même. Le travail lui permet d'accéder à la conscience et à la liberté. (On rejoint ici "Vivre sa vie"… où toute pensée ou formulation nécessite du travail et du temps… travail qui permet d'accéder à une conscience "supérieure").

Donc, Marx et Freud sont complémentaires… Le travail (constuction d'un objet) permet d'investir son énergie libidinale chez l'un, il permet de se construire et d'accéder à la conscience chez l'autre… Pour chacun, il permet d'évacuer l'angoisse.

Qu'est-ce qui caractérise les sociétés modernes de production ? La séparation.

La séparation trouve son origine dans la division du travail - mais pas uniquement. Précisément, elle rompt de manière radicale le travail tel que le conçoit Marx, puisque cette division organise la séparation entre la conception et l'exécution d'un objet, le travail n'est plus alors le moteur d'une construction de soi puisque l'on n'en maitrise ni la fin, ni les moyens. Il devient uniquement un travail d'exécution ; et donc un élément déterminant de l'aliénation.

Si bien que le travail - dans les sociétés modernes de production - organise une frustration généralisée… 

C'est là que la consommation prends le relais… comme pseudo accomplissement de soi, pour canaliser la frustration.

Elle le prend d'autant mieux que tout est organisée autour d'elle… Le capitalisme fait de l'énergie libidinale sa principale énergie et la canalise en permanence sur les objets de consommation, transformant nos désirs en besoins… Si bien que la réussite sociale passe avant tout par l'ostentation (et c’est ici que je te rejoins, Pit). La socialisation de nos pulsions sexuelle est organisée autour des objets de consommation, il devient alors primordial pour être aimé et s'aimer soi même d'en être.

Si beaucoup ont conscience de l'absurdité de la consommation, peu ont le courage, la lucidité, d'emprunter le chemin de la solitude pour en sortir.

D'où l'importance quasi mystique que j'attache au corps… comme élément de l'émancipation. Par le geste ou l'amour… on investit son énergie libidinale dans autre chose qu'un objet de consommation… on réinvente des agencements possibles du monde."

 

Extrait de "Fragments du monde - tribulations d'un jeune fou", p. 847, § 121

Lundi 21 mai 2012

        Aujourd’hui une journée qui est allée allegretto entre de l’épistolaire, une transmission de clés, et un café bu à une terrasse en lisant le journal. Mais je n’ai pas prêté assez d’attention aux interlignes, à ce qui s’écrit entre les lignes, à ce qui ne se donne pas directement.

N. S. m'a appellé en direct du festival de Cannes où elle passe une folle semaine et où manifestement il pleut aussi des cordes.

         Je me suis encore pris une gamelle en vélo, devant chez Vrin, sur un sol tout lisse et détrempé, et ces chutes commencent à se faire dangereusement échos. C’est un peu comme ces choses dont on sait qu’ « on va les prendre » : la plaque de verglas, la chute, la question difficile en examen, le fatum que je lis en ce moment chez les grecs.

 

Extrait de "Fragments du monde - tribulations d'un jeune fou", p. 848, § 122

 

Mardi 22 mai 2012

         Heurts et malheur du conseil.

O. S. m’explique que cette année elle est en charge d’une « étude » commanditée par la Cité Universitaire Internationale à Science Po et qui porte sur la qualité de la vie des résidents à la Cité. C’est une sorte de travail appliqué dans le cadre de ses études, elle est, avec trois autres étudiant-e-s, patronnée par un professionnel qui travaille dans un cabinet de conseil en aménagement urbain.

Mais ce qui m’interroge dans la manière dont elle en parle, c’est l’absence de questions de déontologie pourtant fondamentales dans ce genre de configuration (d’où parle celui qui « conseille » ? Qui le paye ?), l’écart entre cette occultation et toute la philosophie politique à laquelle on est pourtant familiarisé dans les premières années d’étude, et l’impression de prise à la légère du problème alors qu’est en jeu la vie quotidienne de centaines de résidents étrangers du bout du monde qui débarquent là chaque année. Il importe de dénoncer la sécurité exacerbée qui y règne, l’impossibilité de rentrer accompagné après 23h, d’héberger quelqu’un-e sans le « déclarer » à l’administration de la résidence, le passage obligé des femmes de ménage chaque semaine pour « contrôle », toutes ces pratiques à la longue usantes et dégradantes pour ces résidents de 25 ans et loin de chez eux mais qu’on prend pour des adolescents.

O. S. semble bien consciente de tout cela, mais elle me dit « ne pas avoir eu le temps d’étudier le sujet suffisamment parce qu’ils voulaient qu’on fasse ça ou ça ». Oh, et si le temps et l’espace étaient politiques ?

 

Peut-être une lointaine vague de la récession, deux livres de sciences sociales sans doute intéressants viennent de paraître sur l’argent : Gilles Lazuech, L’argent du quotidien (PUR, 2012, 240p.) et Alain Cottereau, Une famille andalouseEthnocomptabilité d’une économie invisible (avec Moktar Mohatar Marzok, ed. Bouchène, 2012, 345 p.). Je regarderai à l’occasion.

 

Extrait de "Fragments du monde - tribulations d'un jeune fou", p. 849, § 123

Mercredi 23 mai 2012

         Elie Faure, Histoire de l’art 1 : l’art antique, (+- 1920, reed. 2010), p. 134 :

« Mais par là précisément l’art grec, étant le moins mystérieux qu’on sache, est le mystère de l’art. Il est en contradiction radicale avec le principe profond de l’art même, qui est d’imaginer pour nous un monde intérieur vivant et s’ennivrant d’une illusion toute-puissante, et d’en donner une image qui ne soit pas la représentation exacte de notre monde extérieur. Tout symbolisme lui est étranger. Il est naturaliste. Et si, dans son désir d’absolu réalisable, il fait la nature plus belle, c’est dans le sens étroit qu’elle lui a enseigné. Il ne transpose pas, il ne stylise pas, il ne schématise pas, il ne résume même pas. (…) »

 

Lignes qui portent, même si on n’a que faire de l’art grec.

 

Extrait de "Fragments du monde - tribulations d'un jeune fou", p. 850, § 124

Jeudi 24 mai 2012

         A Cachan où je loge pour l’instant, il n’y a pas de local à vélo, et donc je suis obligé de laisser le mien dehors lors même que je sais le campus fréquemment visité par des voleurs. Je suis allé trouver le concierge et la responsable, mais ils s’enfoutent.

Faut-il y voir un schéma caricatural ? Certains s’enrichissent (dans le XVIème arrondissement) aux dépens des autres (dans les banlieues et le reste du monde), ceux-là se mettent logiquement à voler, ceux-ci se barricadent d’autant etc. La collectivité donne aux banques, aux grandes surfaces, aux producteurs de cinéma, mais refuse de prendre en compte les coûts engendrés par la pauvreté de certains, laquelle nourrit la richesse des autres… D’où une chaîne qu’il importe de ne pas perdre de vue :  

« Vous êtes saisis d'horreur parce que nous voulons abolir la propriété privée. Mais, dans votre société, la propriété privée est abolie pour les neuf dixièmes de ses membres. C est précisément parce qu'elle n'existe pas pour ces neuf dixièmes qu'elle existe pour vous. Vous nous reprochez donc de vouloir abolir une forme de propriété qui ne peut exister qu'à la condition que l'immense majorité soit frustrée de toute propriété. En un mot, vous nous accusez de vouloir abolir votre propriété à vous. En vérité, c'est bien ce que nous voulons. »

Karl Marx, Friedrich Engels, Le manifeste du parti communiste, 1847.

 

Ca peut paraître anecdotique, mais habiter dans une société barricadée, ce n’est pas rien – et aux dernières nouvelles ça n’a pas l’air de s’arranger…

 

Extrait de "Fragments du monde - tribulations d'un jeune fou", p. 851, § 125

Vendredi 25 mai 2012

         Aujourd’hui sacré entretien du nouveau ministre de l’éducation dans Le Monde (p. 17, rubrique « Analyse ») :

« -Les journalistes : Vous avez annoncé la création d’un millier de postes d’enseignants pour la rentrée prochaine. Cela fait en moyenne 10 enseignants de plus par département. Autant dire pas grand-chose.

-Vincent Peillon : C’est vrai, mais il y a des endroits bien plus en difficulté que d’autres. Dans 10 départements, le nombre d’élèves progresset sans que le taux d’encadrement ait suivi. C’est le cas par exemple de la Seine-et-Marne. Nous croiserons le taux d’encadrement avec d’autres indicateurs pour fixer des critères de répartition totalement objectifs et partagés afin que non seulement il y ait de la transparence, mais que ce soit incontestable.

-Les journalistes : Votre première décision a été d’annoncer la remise en cause de la semaine de quatre jours. Les professionnels du tourisme réagissent vivement.

-Vincent Peillon : Ils ont tout à fait le droit de protester. Mais, à un moment donné, il faut bien comprendre que l’intérêt général n’est pas la somme des intérêts particuliers. François Hollande, élu président de la République, annonce depuis six mois la refondation de l’école de la République. La concertation va reprendre immédiatement après les législatives.

-Les journalistes : Le premier ministre a trouvé que vous étiez allé trop vite dans les annonces. Quelle est la bonne méthode pour réformer l’éducation ?

-Vincent Peillon : La bonne méthode, c’est ce que nous faisons : concerter l’ensemble des acteurs, mais en annonçant quand même ce que nous voulons faire.

(…) »

 

Epargner la chèvre et le choux (« mais en annonçant quand même ce que nous voulons faire »), temporiser avant les législatives (« La concertation va reprendre immédiatement après les législatives »), s’en sortir par quelque volupte de fumée (des « indicateurs totalement objectifs et partagés »), consolider les acquis (« François Hollande, président de la République »), surfer finement entre intérêts des uns et des autres (« l’intérêt général n’est pas la somme des intérêts particuliers ») - de l’art politicien. Epatant, non ?

 

         J’ai mis un peu de temps à me décider, mais finalement ça m’a fait un bien fou, d’aller courir une heure pour clôturer cette journée décousue. Et surtout, surtout, ça m’a suggéré quelques idées que j’avais en tête mais dont l’engrenage était inexplicablement grippé. Malgré le joli mai, c’est R. W. qui aujourd’hui est tombée malade et ne pourra donc m’accompagner demain à l’exposition « Monumenta » comme nous l’avions prévu. J’irai lui apporter des oranges. 

 

Extrait de "Fragments du monde - tribulations d'un jeune fou", p. 852, § 126

Samedi 26 mai 2012

                 Hier je suis allé faire un tour au séminaire d’Eric Brian, qui m’a conseillé de « poser à plat » les points de désaccord/incompréhension/achoppement que je rencontrais, et de m’y accrocher/cramponner. Plus facile à dire qu’à faire, mais il m’a ainsi revigoré/rassurré, et sorti momentanément du marasme dans lequel je baignais depuis plusieurs jours.

J’ai ensuite écouté ses raisonnements sans parvenir à tout comprendre, car il a une vraie capacité pour partir d’un coup dans des développements qui valent sans doute leur pesant d’or mais qui ont le don de me perdre en route. C’est un peu comme avec Castoriadis que je lis en ce moment : l’impression d’une pensée qui établit des liens foisonnants, sans savoir s’ils sont justes ou faux, mais auxquels on n’aurait pas pensé a priori, une sorte de mélopée fascinante qui se déroule sous nos yeux – et qui du coup n’est pas si facile à interrompre ou à discuter… 

 

         J’ai compris, interloqué par des indications illisibles sur le plan d’Athènes, qu’il faudrait absolument avoir quelques rudiments de grec avant d’y mettre les pieds, et j’ai commencé aujourd’hui même à en apprendre l’alphabet ancestral.

 

         J’ai revu coup sur coup plusieurs court-métrages de Vittorio de Seta (« Le monde perdu », 10*10’, +- 1955) sur le sud de l’Italie des années 1950 et « Bassae » (1964, 9’) et « Méditerranée » (1963, 40’) de Jean-Daniel Pollet.

Ils ont ce point commun d’être de grands films.

La beauté d’une voix off peut venir de la collision entre des éléments très concrets, en apparence très basiques, et un discours « dans lequel on peut se projetter/bercer ».

La beauté d’une séquence tient parfois moins à la séquence elle-même qu’à ce dont elle est chargée par les autres séquences qui la précèdent : ainsi cet enchaînement magnifique dans « Méditerranée » où, après 20 minutes, surgit cette fille à la fleur sur un chant méridional, toute la grâce du monde dans ses gestes.

C’est parfois un peu facile de filmer la mer parce qu’elle laisse trop de place à l’imaginaire du spectateur, on peut y mettre trop de choses – d’où un nouveau défi de faire tout un film en Grèce sans jamais la montrer à l’image, cette fameuse mer ?

Ces films attrappent le temps, une temporalité ancestrale et perpétuellement révolue, qu’on pressent souvent mais qu’on touche rarement aussi bien – même Fernand Braudel, l’historien spécialiste de la « longue durée », si j’en crois les critiques foisonnantes de son confrère Jean-Claude Perrot*. Difficile de prétendre expliquer causalement le passé quand, vu d’ici, le futur paraît si incertain, si indécis, si indéterminable.  

De Seta âgé raconte comment avec ses modestes moyens de l’époque (une caméra 16 millimètres) il avait essayé de témoigner de cette culture du sud selon lui disparue juste après qu’il l’ait filmée, comment ses films reposent sur une structure temporelle simple (l’écoulement d’une journée, le soleil se lève puis se couche), et combien il importait de retrouver l’émotion du tournage au montage. Je vais quand même envoyé ses films à Michel Cauléa, qui m’a assuré ne pas les avoir vus alors qu’en 1990 il a filmé en Sicile la même pêche aux thons (voir carnets du 21 avril 2012), et de manière très similaire : avec l’attente avant l’arrivée des poissons, le cri d’alerte, les barques qui prennent la mer, les thons sanguinolants, et la danse du soir sur la place du village…

 

*Voir Jean-Claude Perrot, « Le présent et la durée dans l’œuvre de Fernand Braudel », Annales, pp. 3-15, 1981.

 

Extrait de "Fragments du monde - tribulations d'un jeune fou", p. 853, § 127

Dimanche 27 mai 2012

La Bruyère, quand même, il n’est pas tendre :

« La sotte envie de discourir vient d’une habitude qu’on a contractée de parler beaucoup et sans réflexion. Un homme qui veut parler, se trouvant assis proche d’une personne qu’il n’a jamais vue et qu’il ne connaît point, entre d’abord en matière, l’entretient de sa femme et lui fait son éloge, lui conte son songe, lui fait un long détail d’un repas où il s’est trouvé, sans oublier le moindre mets ni un seul service. Il s’échauffe ensuite dans la conversation, déclame contre le temps présent, et soutient que les hommes qui vivent présentement ne valent point leurs pères. De là il se jette sur ce qui se débite au marché, sur la cherté du blé, (…). Il n’y a avec de si grands causeurs qu’un parti à prendre, qui est de fuir, si l’on veut du moins éviter la fièvre ; car quel moyen de pouvoir tenir contre des gens qui ne savent pas discerner ni votre loisir ni le temps de vos affaires ? »

(Les caractères de Théophraste, « De l’impertinent ou du diseur de riens », 1688).

 

Parfois, résolument, la parole est d’argent et le silence est d’or

 

Extrait de "Fragments du monde - tribulations d'un jeune fou", p. 854, § 128

Lundi 28 mai 2012

         « Cinéma », voilà encore un mot auquel je n’avais pas pensé qu’on puisse apposer l’adjectif « social », mais Jean Vigo déclare le 14 juin 1930 dans une présentation de son film « A propos de Nice » (Jean Vigo, Boris Abelevitch Kaufman, 1929, 23 min.) au Vieux-Colombier le 14 juin 1930 :

« 

(…)

Mais je désirerais vous entretenir d’un cinéma social plus défini, et dont je suis plus près : du documentaire social ou plus exactement du point de vue documenté. Dans ce domaine à prospecter, j’affirme que l’appareil de prise de vue est roi, ou tout au moins président de la république.

Je ne sais pas si le résultat sera une œuvre d’art, mais ce dont je suis sûr, c’est qu’il sera du cinéma. Du cinéma, en ce sens qu’aucun art, aucune science ne peut remplir son office.

Le monsieur qui fait du documentaire social est ce type assez mince pour se glisser dans le trou d’une serrure roumaine, et capable de tourner au saut du lit le prince Carol en liquette, en admettant que ce soit spectacle digne d’intérêt. Le monsieur qui fait du documentaire social est ce bonhomme suffisamment petit pour se poster sous la chaise du croupier, grand dieu du Casino de Monte-Carlo, ce qui, vous pouvez me croire, n’est pas chose facile.

Ce documentaire social se distingue du documentaire tout court et des actualités de la semaine par le point de vue qu’y défend nettement l’auteur.

Ce documentaire exige que l’on prenne position, car il met les points sur les i.

S’il n’engage pas un artiste, il engage du moins un homme. Ceci vaut bien cela.

L’appareil de prise de vues sera braqué sur ce qui doit être considéré comme un document, et qui sera interprété, au montage, en tant que document.

Bien entendu, le jeu conscient ne peut être toléré. Le personnage aura été surpris par l’appareil, sinon l’on doit renoncer à la valeur « document » d’un tel cinéma.

Et le but sera atteint si l’on parvient à révéler la raison cachée d’un geste, à extraire d’une personne banale et de hasard sa beauté intérieure ou sa caricature, si l’on parvient à révéler l’esprit d’une collectivité d’après une de ses manifestations purement physiques.

Et cela, avec une force telle, que désormais le monde qu’autrefois nous côtoyions avec indifférence, s’offre à nous malgré lui au delà de ses apparences. Ce documentaire social devra nous dessiller les yeux.

 

« A propos de Nice »n’est qu’un modeste brouillon pour un tel cinéma.

Dans ce film, par le truchement d’une ville dont les manifestations sont significatives, on assiste au procès d’un certain monde.

En effet, sitôt indiqués l’atmosphère de Nice et l’esprit de la vie que l’on mène là-bas – et ailleurs, hélas !- le film tend à la généralisation de grossières réjouissances placées sous le signe du grotesque, de la chair et de la mort, et qui sont les derniers soubressauts d’une société qui s’oublie jusqu’à donner la nausée et vous faire le complice d’une solution révolutionnaire.

 

Jean Vigo. 

»

 

Mais comment identifier quelles sont ces « manifestations significatives » ? Là peut-être se trouve un nouveau lien entre ces deux domaines que sont le cinéma documentaire et les sciences sociales, ces dernières bien utiles pour désigner/cerner/pointer les éléments pertinents/signifiants (qu’est-ce à dire ?), ceux que d’une manière ou d’une autre il faut filmer.

 

         Autre poignée de main : cinéma documentaire et sciences sociales ont cherché à s’institutionaliser, à construire, et à faire reconnaître leur approche du monde – et ce de manière assez rapprochée, tout deux vers le début du XXème siècle : la première étude sociologique Le suicide de Durkheim sort en 1897, le film-manifeste « L’homme à la caméra » (68 min.) de Vertov en 1929.

Tout comme Emile Durkheim a cherché à imposer la sociologie à l’université au même titre que la philosophie ou l’histoire, Dziga Vertov veut remplacer le ciné-drame par le ciné-œil car pour lui « le cinéma doit trouver son propre regard à porter sur le monde, il doit inventer un langage universel, autonome par rapport à la littérature et le théâtre » (4ème de couverture du DVD de « L’homme à la caméra »).

 

         Mais l'autre jour c’est de manière moins réfléchie que s’est fait le lien entre « L’homme à la caméra » et « A propos de Nice » : le coréalisateur et opérateur de « A propos de Nice » n’est autre que Boris Abelevitch Kaufman, frère de Dziga Vertov !

Je l’ai regardé à la cinématheK avec une apprenti-scrite qui « passe le concours de la Fémis » (toujours ces concours qui charpentent nos vies) et qui m’a dit en posant son casque d’écoute : « C’est bien, mais il est fasciné par les femmes ». J’ai oublié de lui demander pourquoi elle avait envie de devenir scripte, un métier qui n’y paraît pas mais qui…

 

Extrait de "Fragments du monde - tribulations d'un jeune fou", p. 854-855, § 129

Mardi 29 mai 2012

         J’ai repensé aujourd’hui à une réflexion d’Eric Brian, étonnante mais qui ne paraît pas dénuée de sens : l’idée qu’en sciences sociales et de manière générale le mot « politique » n’a pas beaucoup de sens en tant que tel. Du moins, il a souligné qu’on l’utilise à trop bon compte, précisément pour masquer ce qu’on n’arrive pas à expliquer suffisamment. Selon lui, il n’existerait pas de science politique (j’en connais qui à ces mots se retourne sur leur chaire) et le prisme « politique » est trop vague car tout est potentiellement politique - affirmation qui me semble très discutable, voir par ailleurs.

Une fois n’est pas coutume, il nous a rappelé que c’est en divergence avec Alain Touraine qu’en 1981 Pierre Bourdieu est élu au collège de France : le premier prône une sociologie qui précéderait et indiquerait la voie aux luttes sociales et particulièrement à la classe ouvrière, alors qu’à l’époque Bourdieu se gardait bien de prendre publiquement position, se focalisant plutôt sur « ce que parler veut dire », qui dit quoi et pourquoi, une sociologie hyper-réflexive. A quoi (de mauvaise grâce) nous aurions du rétorqué à Eric Brian qu’à partir de 1995 Bourdieu s’est emparé de positions publiques, soit qu’il ait pris conscience qu’il avait tué ses frères, soit qu’il ait estimé s’être trompé ?

Mais avec tout ça on se retrouve bien loin de ma question initiale, de savoir s’il existe une vraie différence entre la « matière » politique (cœur des sciences « sociales ») et la « matière » dont s’occupent les sciences de la vie (dont s’occupent surtout les disciplines dites « scientifiques »), et des conséquences d’une telle distinction lorsqu’il s’agit d’aborder un problème politique (à suivre !). 

 

Extrait de "Fragments du monde - tribulations d'un jeune fou", p. 856, § 130

Mercredi 30 mai 2012

         Chose que je n’avais plus faite depuis longtemps, je me suis accroché aujourd’hui pour comprendre ce qu’au fond Cornelius Castoriadis voulait nous dire avec la philosophie d’Héraclite et… l’après-midi n’a pas suffi, il m’a cassé la tête ! La suite demain, donc. 

 

Extrait de "Fragments du monde - tribulations d'un jeune fou", p. 857, § 131

Jeudi 31 mai 2012

         A lire Cornelius Castoriadis (Ce qui fait la Grèce 1-d’Homère à Héraclite, Seuil, coll. La couleur des idées, 2004, pp. 216-246), les fragments d’Héraclite parvenus jusqu’à nous sont une pièce importante de la philosophie occidentale – malgré une obscurité avouée et reconnue, mais n’est-ce pas le chic d’un grand interprète que de rendre abordable la complexité d’une pensée ?

Castoriadis montre posément qu’on y trouve une foule d’idées qu’Héraclite est le premier à aborder de front. Si elles semblent aujourd’hui naturelles, appartenir même au mainstream de la philosophie, ce n’était évidemment pas le cas au Vème siècle avant Jésus-Christ.

 

         Ainsi :

 

l’idée de l’égalité des intelligences (tous les hommes ont la même possibilité d’accéder à la vérité, postulat repris par Jacques Rancière dans Le maître ignorant) ;

 

la possibilité de critiquer des croyances de sa propre communauté (qu’on retrouve chez Socrate l’empêcheur-de-tourner-en-rond) ;

 

l’idée, au fondement de la phénoménologie hégélienne, que le logos est commun (« Le fragment 2 dit que la plupart des gens vivent comme s’ils avaient une intelligence propre, alors que le logos les dépasse. Les gens font comme si elle avait des propriétés particulières, mais en réalité le logos est commun », p. 231) ;

 

la question de l’inadéquation du langage parce qu’il « sépare arbitrairement les prédicats des choses et de l’être » (p. 232), fission avec laquelle la poésie de Francis Ponge (et d’autres !) n’a cessé de se battre ;

 

l’idée que l’esprit travaille sur les relations, sur le « quant à », sur le « relatif à » ou « par rapport à » (tuer est interdit par la loi sauf en période de guerre, il ne faut pas brûler des feux rouges sauf si on transporte une femme sur le point d’accoucher etc) ;

 

le conflit, la contradiction, sont constitutifs de l’être, « ce qui s’oppose à soi-même s’accorde avec soi-même » (idée chère à au sociologue Georg Simmel pour qui le conflit est malgré lui créateur de liens, d’un terrain commun) ;

 

l’être est flux (cf. le célèbre « on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve », « le soleil est nouveau chaque jour », « l’humide devient sec et le sec s’humidifie ») ;

 

la question de la fragilité des apparences (être ou apparaître) ;

 

l’idée que « les yeux sont meilleurs témoins que les oreilles » : il ne faut pas se fier aux paroles des aieux, c’est à chaque génération de penser le monde ;

 

la différence entre une tête bien pleine et une tête bien faite ;

 

il existe peut-être des continents, mais il n’existe qu’un seul monde, ce monde partagé par tous ;

 

 

Voilà ce que je retire de ce séminaire foisonnant du 2 mars 1983 donné par Cornelius Castoriadis à propos d’Héraclite – tout en sachant ne pas avoir fait le tour de leur pensée respective, surinterprétant celui-là, plaquant ma pensée sur celui-ci, gommant tel aspect fondamental.

 

Et, gageure suprême, s’il s’agissait d’en faire un film, comment m’y prendrais-je ? Ou bien est-ce que les problèmes de forme/medium à propos desquels je ne cesse de radoter viendraient me mettre les batons dans les roues au point d’annihiler la tentative ?

 

Extrait de "Fragments du monde - tribulations d'un jeune fou", p. 858, § 132

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